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Corsica Nazione Suggérer par mail
Ecrit par Wouakenwol, le 03-07-2007 23:38
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Mer Méditerranée – Ferry en approche de Bastia
03 Août 1996 – 750 GSX/R WP

05h50. Le jour se lève.
Depuis une demi-heure l’odeur du maquis m’a réveillé, incrédule. Une odeur forte, entêtante et jusqu’ici inconnue. Cette odeur unique vient de la Corse, encore à quelques encablures, et en dit déjà long sur le caractère de cette île et de ses habitants.
J’aime les premières heures du jour, elles sont magiques, elles sont à moi.
Je suis seul, tout est calme et silencieux, le soleil ne va pas tarder à pointer ses premiers rayons tout là bas à l’Est dans le ciel qui s’éclaircit déjà, tandis que deux dauphins jouent dans les vagues, sous mes yeux….
Cette première nuit en mer fût une révélation : parti la veille à 22h du port de Gênes, c’est avec un arrière-goût d’aventure que je suis monté sur le pont après avoir surveillé les mecs qui ont attaché mon R dans la cale…
Une heure après j’étais en pleine mer, respirant les embruns iodés, agrémentés ça et là de quelques bouffées de gasoil… Le bateau vibre, tremble, respire, halète, chargé à ras la gueule de caravanes et de camping cars Hollandais et Allemands.

La nuit est sublime, pleine d’étoiles, il fait doux et l’air marin dépayse déjà beaucoup. J’ai dormi sur le pont, dans une couverture, je ne voulais rater ces moments là pour rien au monde.
Le fait de savoir ma meule trois étages plus bas participe à l’ambiance : je me vois déjà prendre des angles de ouf sur les départementales locales….erreur, grave erreur….. Terre… Putain, je la vois, c’est le cap Corse. L’excitation grimpe d’un cran …
Dans le port de Bastia, j’aperçois le 900 Trident de mon pote Ghjuvan Francescu (Jean-François en Corse). Les retrouvailles sont longues et chaleureuses….
Je vous souhaite à tous d’avoir un ami comme celui-là.
Deux heures de route nous séparent de son village de Balagne, et c’est avec un plaisir dissimulé que je me régale d’avance de bouffer de la départementale…
Une heure et 7563 virages plus tard, j’en reviens toujours pas de la beauté des paysages, c’est une île très « nature », encore très préservée du béton et des promoteurs avides. Faut dire que quand un putain de promoteur envisage un projet immobilier après avoir graissé quelques pattes, tout saute avant la fin des travaux… Notez qu’ils ont toujours fait en sorte qu’il n’y ait pas de victimes : ce n’est que depuis la division des groupes politiques par Charles Pasqua qu’on s’assassine pour des idées.
Pour ceux qui envisagent de taper des chronos là-bas : n’y pensez même pas !!
En deux heures de route vous croiserez sur vos routes 2 ou 300 brebis, 25 à 30 vaches allongées par terre sur le bitume, sans compter les cochons, les chiens errants, les cailloux, branches d’arbres etc etc etc…
L’idéal reste un bon trail style Dominator, Pegaso ou DR.
Le R est à l’agonie là bas (et encore, je n’ai qu’un 750 …) : difficile de prendre plus de 170-180, et encore, il n’y a qu’une ou deux routes capables d’accueillir ce genre de vitesse. On est constamment sur les freins, ça tabasse, ça bouge, ça tourne que vous imaginez même pas comment …. Sur les routes de montagne on passe rarement la troisième….
2nd rapport, 7000 tours.
Alors que j’envisage d’envoyer la patate comme un porc dans le petit gauche serré qui me saute à la gueule, un lièvre intrépide traverse sans regarder sous ma roue. Il a beau faire chaud, il est rapide le cochon, je l’ai même pas touché : j’ai juste terminé ma route au ras du précipice…
Trois virages plus tard, je me dis que je ferai bien de couper un peu avant de rentrer dans le droite aveugle qui gicle sous ma roue. J’ai pas encore fini d’y penser qu’un troupeau de mouton entier squatte ma trajos….
Deux traces de gomme plus tard, j’ai définitivement abandonné : c’est pas ici que je m’éclaterai sur la route alors je change de tactique….
Effectivement, ici, seule la balade est possible…
Mais alors quelle balade !
Tandis que je monte gentiment mon troisième rapport, un cochon sauvage (ou un sanglier domestique, comme vous voudrez…) fouine de la truffe sous un amandier rabougris, à 10 mètres de moi… Et pis j’avais pas vu mais c’est une laie, et ya ses petits pas bien loin. Fasciné, je coupe le moteur en me rangeant sur le bas côté, retire mon casque et observe ce spectacle si peu habituel. A vrai dire je n’ai pas du tout l’impression de la gêner : j’ai même franchement l’impression qu’elle se fout complètement de ma présence…
Cette route si petite et si belle qui monte de L’Ile Rousse à Costa, en plein cœur de la Balagne est si peu fréquentée que je laisse mon casque sur le réservoir pour profiter pleinement des odeurs de maquis corse, d’amandiers, de chênes verts, et d’oliviers. Ici, pas de lavande comme en Provence, peu de cultures à vrai dire, à part des vergers superbes.
Tous est plus petit que sur le continent : les sangliers font la moitié de ceux que je croise presque tous les jours autour de chez moi. Pareil pour les lapins, les chiens ou même les arbres. Seul le Pin Laricio, superbe, est majestueux et apporte un peu d’ombre dans ces campagnes plombées d’un cagnard qui n’existe que dans la tronche des cossards dans mon genre qui ne rêvent que de sieste sous un arbre….
Rouler sans casque est un plaisir oublié pour nous autres d’île de France. Et c’est dommage.
Sans vouloir lancer un quelconque débat sur le sujet, je veux simplement rappeler le bonheur qu’il peut y avoir à se promener à 30 à l’heure sur une route déserte, le casque posé sur le réservoir du R, dans un paysage grandiose et si odorant.
Les Eucalyptus sont un bonheur pour les narines : ça sent le Vicks Vaporub que mes vieux me collaient sur le torse quand j’étais minot…
14h37. Ca plombe grâââve… 43-44° à l’ombre peut-être ??!! Je sais pas mais c’est mortel.
La départementale 63 qui monte sur Belgodère fond sous un soleil de plomb.
Je navigue à 40 à l’heure sur le bitume torturé de chaleur, le casque et un coude sur le réservoir. Les montagnes, tout là bas au fond, sont magnifiques, irréelles. Un faucon Milan me survole. Il est pile au dessus de moi, à 10 mètres et suit exactement les lacets de la route, dans ma trajectoire. Ce geste de bienvenue me fait chaud au cœur.
Ya pas qu’au cœur que j’ai chaud : un 750R liquide, ça chauffe plus le cul qu’un air/huile. Je suis en nage dans ma combine de cuir malgré toutes les fermetures ouvertes en grand. J’ai rangé mes gants depuis longtemps et quelques déflagrations dans un champ pas loin ( un stacato assez lent, style Sten ou Mat 49 : ils chassent le lapin avec ça là-bas…) ont empêché mon complet endormissement….
Ici, tout appelle à diminuer le rythme, la nature tout entière cagne….
Décidé à m’insérer convenablement dans ce milieu que je ne connais pas, je colle le R à l’ombre d’un figuier et me pose le fiacre sous un pin superbe, scotché par la vue que j’ai sous les yeux…
C’est à peine croyable….
Sur une quinzaine de kilomètres en descente vers la mer, le maquis s’étale sous mes yeux : j’ai toute la Balagne à mes pieds. Des petits villages épars littéralement accrochés aux rochers dorment complètement ramollis par la chaleur. Les champs en friches, les vergers pleins de pêches mures, les figues énormes, noires, succulentes, le ciel d’un bleu inconnu, sans nuages….
Et putain, toujours cette odeur…
Et au fond, la mer….
Putain, la mer….
Pas celle qu’on connaît, hein, celle-ci est turquoise et brille de mille scintillements….
Elle baigne le golfe de Calvi, dont j’aperçois la citadelle et le port. J’aperçois aussi la plage de Lozari dont le sable semble immaculé.
Plus bas dans un champ le son des cloches de moutons rappelle qu’on est en moyenne montagne…
Plus tard, tandis que je goûtais à la quiétude du soir, j’ai entendu chanter.
Intrigué je me suis éloigné du camping dont deux caravanes ont visiblement servi de cible à des chasseurs bredouilles, gardent l’entrée, et je suis monté un peu le long du sentier, vers les chants.
Ca vient de Monticello, le village accroché sur un pic rocheux à cinq bornes au dessus de L’île Rousse.
J’aperçois les lumières. C’est le village de Dutronc.
Quinze voix viriles entonnent un chant traditionnel berger, où il est question de la Santa Maria, de liberté (la liberta), d’indipendenza, de châtaignes (la castagna), de fougère (a filetta) et de mouflon (i muvrini) et aussi un peu du village d’à côté dont le maire semblait ne pas faire l’unanimité…
J’ai pas entendu grand-chose d’aussi beau dans ma chienne de vie.
La voie lactée n’a jamais été aussi belle, les odeurs de maquis jamais aussi fortes. Le cul posé sur mon R j’ai écouté en frissonnant leurs chants jusqu’à une heure avancée de la nuit, complètement envoûté….. Ils m’ont même arraché quelques larmes ces cons là… En traversant Belgodère, les (très) nombreux impacts de balles sur les murs de la Gendarmerie rappellent qu’ici l’Etat Français n’est pas franchement accepté…
D’ailleurs, les gendarmes sont ici beaucoup plus calmes qu’ailleurs, leur présence est même très discrète.
Il parait qu’on les envoie là bas en punition …
Un soir je suis allé voir le groupe nationaliste I Chjami Aghjalesi. Le concert a lieu dans le port de Calvi, et l’ambiance est plutôt « chaude ». En tant que Français, on n’est que très moyennement toléré, à moins d’être proche d’un autochtone, ce qui est mon cas, et dans ce cas tout va pour le mieux : « Les amis de mes amis sont mes amis » n’est pas une vaine parole ici : c’est une question d’honneur.
Les voix de ce groupe qui chante depuis 20 ans ont fait vibrer la citadelle, et ces chants si prenants se sont longtemps perdus sur les vagues.
J’ai vu plus d’un vieux pleurer….
Sur « U Partigianu » (le chant des partisans), dont voici le refrain :
« Per la Corsica Nazione
Feremu a rivoluzione »
dont vous aurez tous compris le sens, j’ai pas pu retenir une larme, et j’aurais volontiers pris les armes pour chasser l’envahisseur…
Mon propre voisin de banc, un gros type moustachu en larmes, s’est levé, a sorti un P38 de sa ceinture et a vidé le chargeur en l’air en hurlant une phrase en Corse dans laquelle j’ai juste compris la fin : « Francese asseninu »…….
C’est ça La Corse.
J’ai adoré.

Dernière mise à jour: 12-02-2009 10:57

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