| Immersion dans la lumière (2ème partie) |
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Suite de la première partie.
Je roule mon duvet tranquillement et savoure cette vue que j’aime tant que je vais devoir quitter. Je rentre dans ma combarde froide, m’asseois sur un rocher pour me recueillir encore un instant sur ce lieu de bonheur si intense. Fidèle à mon habitude, j’ai écrit sur une pierre avec un feutre indélébile mon aventure. Ca ressemble à peu près à ça : « Francois Desarnaud a dormi ici à la belle dans la nuit du 24 au 25 Juillet 1998 aux cotés de son 750 GSXR/L, et comme d’habitude, c’était géant. ». J’ai fait ça chaque année, ce qui fait une bonne douzaine de pierres…. Absolument introuvables l’année d’après…. Un seule fois j’en ai retrouvé une, de 5 ans avant, complètement illisible… Le jour monte vite maintenant, presque trop, je voudrais encore me noyer longtemps dans le bleu opaque de la nuit qui s’en va. Tout à coup, c’est magique. Le premier rayon du soleil (il est vert et ne dure qu’une fraction de seconde) vient de naître. Il vient d’éclairer comme un spot la petite chapelle de Notre Dame de Beauvoir qui surplombe Rousset-les-vignes. Sa pierre pâle brille comme un phare au milieu des vallons encore noirs, elle se détache comme un joyau au milieu de cet océan de verdure alors que les toutes dernières étoiles disparaissent silencieusement. La montagne tout entière revient à la joie. Les piafs déjà bien actifs depuis au moins une heure s’en donne désormais à cœur joie, quelques chiens aboient leur réveil au loin, là bas, vers la Combe de Sauve. Je frissonne en contemplant de pleine face notre astre divin qui me réchauffe doucement, il illumine la plaque de mon Yosh, brille dans les rares chromes du R, se reflète blafardement dans l’alu dépoli, et éclate de vie dans les rétros. Mon R frissonne aussi, des cliquetis claquent bruyamment sous le réchauffement du métal. Il trône comme un fidèle destrier au milieu de la rocaille sur fond de vignes vertes, brûle de mille feux sous la caresse des rayons lumineux, et ne dépareille jamais au milieu de ces buissons épineux sur fond de bleu total. Tandis que je me laisse réchauffer doucement encore quelques minutes, l’envie de reprendre la route me surprend violemment. C’est même un besoin, un besoin vital. Je jette un dernier regard déjà nostalgique sur ce morceau de Terre où je trouve si bien ma place, j’essaye de m’imprégner entièrement de ce paysage, de l’intégrer au fond de moi, à mon crâne, à mes chairs, la séparation est chaque fois plus douloureuse. Et puis, c’est parti. La page est tristement tournée. Je suis désormais riche de ces instants merveilleux ancrés au fond de moi comme le plus merveilleux des trésors. Personne ne pourra jamais toucher à cela, personne ne saura jamais ce que j’ai éprouvé physiquement, personne ne pourra jamais m’ôter ces souvenirs qui font que je suis moi. J’ai respiré profondément 5 ou 6 fois, la gorge nouée. L’envie de chialer comme un môme n’était pas loin. De bonheur et de détresse. J’ai dégagé tranquillement mon R de sa paillasse, rattaché mon bazard comme il faut, et j’ai descendu en roue libre le petit chemin qui mène à la route. C’était pas mal sur la route aussi, c’était autre chose. Le parfum de l’Aventure était là. J’ai lancé mon s.a.c.s et l’ai laissé chauffer tranquillement, le temps d’aller pisser face aux vignes, face au vent (eh oui…). J’ai repris ma position programmée, les gants dans la bulle et le casque sur la sacoche réservoir et me suis enivré de tout mon saoul des odeurs de la Provence. Parmi toutes ces odeurs, il en est une qui me parle encore plus que les autres. C’est celle des Cyprès. Elle me replonge dans l’insouciance de mon enfance, lorsque ma Mère me promenait en poussette sur cette route déserte, et que j’éparpillais mes premières godasses au gré du mistral… Je ressens avec une joie immense les odeurs entêtantes de lavande distillée du mois d’Août, qui ont bercé mes premières années : j’habitais alors en face de la distillerie…. En Septembre, c’est le vin qui innondait de ses relents de tanin toute la campagne sur des dizaines de kilomètre à la ronde. Revivre tout ça 30 ans plus tard, seul sur mon R ne pouvait pas être moins fort. En rentrant dans Valréas, j’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans La Ribeironne, la toute petite résidence où j’ai fait mes premiers pas. J’ai revu avec émotion le toit des garages où par un chaud après-midi de Juillet j’avais été rechercher un ballon égaré, ce qu’aucun de mes copains d’enfance n’avait osé faire. Faut dire que Roxane me regardait… J’ai aussi revu, le cœur battant, le ravin où coule la petite rivière, où j’étais allé chercher sa poupée…j’arrivais pas à remonter, j’ai dû appeler… Mais son regard ce jour là m’a rempli d’un bonheur inoubliable… J’étais transporté. J’avais 4 ans. Malgré mon envie de rouler, j’ai pas pu partir comme ça. J’ai posé mon fiacre à la terrasse d’un rade, histoire de voir mon village s’éveiller. Le café était excellent, les croissants encore chauds, le soleil me flattait la couenne, et mon R était à portée de main. Mon bonheur était encore une fois, total. Et pis, ça m’a pris. J’ai claqué 20 balles sur la table, j’ai salué la serveuse qui me regardait en souriant – je crois bien qu’elle serait volontiers partie avec moi … – et j’ai enfourché mon 750 comme un Mustang, vu qu’elle me regardait toujours, et me suis engagé sur la route de Visan, pressé de passer aux choses sérieuses, mais aussi songeur à ce que serait devenu ma vie si j’avais fait monter cette charmante autochtone en croupe…….. croupe qu’elle avait fort jolie d’ailleurs…. Le soleil déjà chaud m’obligea à ouvrir ma combarde aux molets et sur le torse malgré que 8 heures n’avait pas encore sonné à l’église Notre-Dame de Nazareth où j’ai été baptisé il y a 41 ans depuis quelques jours… J’ai redécouvert la riante montée sur Vaison-la-Romaine et en traversant l’Ouvèze je me suis demandé comment un si petit filet d’eau avait pu quelques années auparavant grossir et tuer tant de personnes dans ce camping construit en zone inondable… Petit à petit le Ventoux prend sa place dans le paysage. Il grossit, se perd, tourne, change de couleur au gré des virages, jusqu’à disparaître dans l’entrée de Malaucène caché de la vue par une voûte de platanes grandiose. Malaucène, c’est vachement mignon, un petit village Provençal typique. Une jolie fontaine, des rangées de platanes, un petit marché et surtout, la petite boutique de Stephen Lipp. Cet Allemand de souche a tout quitté outre-Rhin pour ne se consacrer qu’à sa passion : la Provence. Les photos qu’il a tiré des alentours du Ventoux sont d’une incroyable beauté. Il faut être terriblement passionné par ce coin pour être capable de le retranscrire si bien en photos et en peinture. Si vous passez par là, faites un détour par son atelier, ça vaut vraiment le coup. 50 mètres à gauche après sa boutique, il ne faut pas louper la petite ruelle qui attaque le Ventoux par la face Nord-Ouest. On sort gentillement du village pour atterir quelques kilomètres plus loin sur la source du Grozeau. L’eau sort directement de la roche, elle est pure, belle, fraiche, claire. Des truites courrent dans le petit lac sous les arbres. C’est un endroit calme et pur. Tout de suite après, les choses sérieuses commencent. Le premier droite qui sort de la place de la source se termine par un raidillon sérieux en ligne droite sur 150 mètres et saute dans le ciel. Assez musardé : Il est temps de mettre du charbon. Les premières courbes sont prises à l’apoplexie, trop vite, pas en symbiose. C’est trop beau, le moment a été trop attendu, je fais n’importe quoi. Après avoir manqué de me sortir au moins trois ou quatre fois, je me calme et recompose mon pilotage habituel. Enroulé d’abord, puis de plus en plus vite, une fois dans le rythme. Pour que le plaisir soit total, je dois retrouver cet état qui me permet à la fois de tartiner comme un frapadingue, sentir le goudron fuir sous mes pneus torturés, écouter le hurlement sauvage du Yosh, ressentir à la vibration près les montées en régime du moulin, mais tout en contemplant un minimum le paysage. La course de côte n’a d’intérêt que si les alentours immédiats sont splendides. Ceci est absolument nécéssaire pour toucher l’état de grâce, et je ne vise que ça : la plénitude absolue. A cette heure là seuls quelques cyclistes courageux (oh putain, oui alors !!!) risquent de se prendre un missile rouge et blanc dans l’cul, c’est donc moins grâve……………………. Le dénivelé grimpe vite : on tape régulièrement du 8-10%, les D207 commencent à bien chauffer sur l’angle, l’air devient plus pur, personne pour faire chier, le moulbif est en température, moi aussi : 3 ,2 ,1 …Ignition….. La post-combustion s’est allumée d’un coup sur ordre du poignet droit, atomisant tout ce qui roule dans les parages dans un rugissement de colère. Mes yeux n’ont mis qu’un instant à s’habituer au défilement de plus en plus empressé du paysage. La roue avant est restée à 10 centimètres du sol pendant plus de 150 mètres, j’ai pris d’un seul coup 20° sur les jambes et je n’ai pas mis 10 secondes à dépasser la vitesse du son. Au passage des Mach II, le miaulement du réacteur m’a arraché un sourire qu’aucune machine sur Terre et dans l’Espace ne m’arrachera plus jamais. La route blanche qui monte comme une folle incontrôlable, les sapins épars qui se penchent sur moi, les courbes qui se resserent sur l’inconu, un ciel bleu cobalt qui m’appelle, et un cheval sauvage complètement dingue entre les pattes : je ne connais pas de sensations plus fortes sur Terre. J’y suis complètement accro. Pire qu’à la pire des cames. Dans un grand gauche (je suis plus à l’aise à gauche – c’est normal, je porte à gauche…) à plat, la largeur de la piste s’est soudain élargie, comme pour mieux tout rebalancer par terre à droite 30 mètres plus loin. Un festival de droite-gauche monte comme un fou vers le sommet que j’apperçois de temps en temps. Des pommes de pin jonchent les abords –parfois la route-, des odeurs de résine me flattent les nasaux et le soleil désormais brûlant allié à mes nombreux déhanchements calculés m’a obligé à ouvrir ma combarde jusqu’au nombril. Je tire tous mes régimes comme un écervelé au fond, tout au fond du rouge, au rouge cerise jusqu’à ce que la coupure d’allumage me pète à la gueule dans une détonation de nitroglycérine surchauffée. Le rapport suivant n’a pas plus de chance et sitôt passé il rentre en zone rouge avec la même verve que son prédécésseur et claque le rupteur à grands coups de fouets : BADABADABAAAAAMMM.. A fond de 5, au bout des trop courtes lignes droites je desescalade 3 pignons d’un coup pour être sur la bonne plage à la sortie du virolo dans un hurlement de pneu arrière qui en profite pour se foutre en travers accompagné de retours de flammes assourdissants dans un tonnerre de feu et de métal. Mes yeux visent au loin les trajectoires tendues au maximum, laissant la machine faire ce qu’elle veut entre mes jambes, mais tout en la maintenant des bracelets d’une poigne d’airain. Le pneu avant hurle sa mère à chaque freinage, rentre dans le sol à chaque mise sur l’angle, repousse le bitume, arrache du goudron, s’arrache de la gomme à se retrouver sur la corde mais guide magnifiquement l’exocet rouge et blanc qui fait trembler toute la montagne. Ce déluge de feu et de tempête tonitruant chasse le gibier, éloigne les oiseaux, repousse les limites de l’acceptables et pète le seuil de la douleur dans les tympans des très rares touristes venus passer la nuit au détour d’une aire de repos dans un camping-car merdique. Tant pis pour leur gueule. Je suis l’AAAAAAiiiigle de la rouuuute. La végétation, d’abord dense, semblable au Vercors (on n’en est pas très loin) est humide et les zones d’ombre apportent une fraicheur bien salutaire. Il faut dire qu’on est orienté Nord-Ouest, côté ubacs : l’eau coule un peu partout au travers des fougères à toute berzingue tant la pente est coriace. Par endroits des morceaux entiers de talus se sont effondrés, la route a du être refaite et on se demande bien comment ces forêts de sapins si denses font pour tenir debout. Après la ligne droite du Mont serein qui passe à un bon 180 tendu à mort, on pile tout dans un droite en lacet démoniaque, cahoté, malmené par les bosses et les trous du bitume. Je suis complètement ivre de mes angles extrèmes, de bruit, de chaleur, de vent ; cette montée vertigineuse me tourne la tête plus sûrement que le pire des grands huit. Les VABROOO-VABROOOOOOO qui me font inmanquablement sourire, me rappellent une certaine bd qu’on a tous rangée quelque part entre la collection de Newlook et la biographie de Kevin Schwantz…. Peu à peu la route se rétrécie, le bitume est moins bon, l’air est moins dense et je commence à souffler. Le R marche toujours du feu mais il est plus doux, plus rond, moins brutal, il vibre moins aussi : l’oxygène commence à se raréfier et ça modifie la carburation au point de l’enrichir plus qu’il ne le faudrait. Passé 1600 mètres d’altitude, la végétation se raréfie aussi progressivement. Le ciel devient plus pâle. Les arbres sont moins hauts et s’éparpillent au milieu des herbes hautes. La température aussi en a pris un coup : le fond de l’air est carrément frais, il brûle presque les poumons. La transition dure 2 à 300 mètres, puis on déboule soudain dans un désert de caillasse, absolument nu, blanc, rude. La route est infecte, ça tabasse mortel et ya pas trois mètres de largeur de goudron. Cette fois ci, c’est du sérieux, on est en montagne : plus d’odeurs de résine et de fougères : que de l’air glacé et pur. A partir de là, je le sais, la récré est finie (provisoirement, un peu de patience bande de chacals…) : plus moyen de pousser une machine comme celle-là sur un terrain aussi défonçé et étroit. Faudrait pas oublier aussi que si d’un côté ya le talus rassurant, de l’autre c’est un précipice carrément effrayant : faut pas avoir le vertige, sans deconner. Je termine donc mon ascension tranquilement sans casque en m’enivrant d’air pur et d’une vue à peine croyable…et aussi en me gelant un peu les cacahuettes. A la station météo du sommet j’ai posé mon R entre deux flats twins pouraves et je suis monté illico sur la terrasse Nord. CE PUTAIN DE MISTRAL soufflait de sa Mère de tous les Dieux de l’Olympe : DEMENT. Complètement dingue : à vue de nez au moins 160-180 km/h, j’avais du mal à marcher face à lui tant il était puissant. L’air était glacial et me transperçait littéralement, j’ai eu cette fois là la sensation exacte de n’être RIEN. Je me suis collé à la ballustrade et j’ai eu cette vision du mec qui flotte en drapeau, les deux mains accrochées à la rambarde. J’ai eu envie de faire pareil…mais c’était pas exactement possible : il manquait 30 ou 40km/h je pense…………peut-être la prochaine fois … Alors pour compenser je me suis planté au milieu de la terrasse face au vent et je me suis penché en avant comme pour tomber…. J’estime que j’étais penché à environ 45° avant de décrocher…. Le vent me remontait dans les narines, me tordait les yeux, me faisait suffoquer. Il me gelait les oreilles, me pinçait les naseaux et me déformait la gueule pire qu’un babouin en colère…. J’avais les mains gelées à se briser, le crâne congestionné et le fond du cœur cristalisé de froid. Je ne pensais plus à rien, figé dans un sourire déformé complètement béat, transi de glace, d’air, de pureté mais incroyablement heureux, putain. Et tout à coup je me suis dit : tiens c’est marrant je souris comme un con…(merci Pat..) et ça m’a fait encore plus marrer. Au bout de 5 minutes, je n’étais presque plus capable de marcher, quasi congelé comme les poiscails du capt’ain Bigleux…mes yeux pleuraient des larmes de froid et j’ai eu cette sensation de m’être lavé de tout… Je suis redescendu, hagard, sur le parking, la tronche rouge et la teub rétrécie. Mon R m’attendait au chaud à l’abri du vent et il défiait de toute sa superbe les deux poubelles en plastique Allemandes si peu avenantes collées à ses côtés… J’en ai été très fier…. Il en jetait, putain. J’me suis balladé un quart d’heure du haut de ces 1900 mètres, avec une soif fébrile de tout voir, tout observer de ce promontoire magnifique. La vision à 360° était terrible : on voyait les Alpes à l’Est, le Massif central à l’Ouest, les Monts du Lyonnais au Nord et la Méditerrannée au Sud avec toute la Provence qui se déroulait à mes pieds. Et puis j’ai levé la tête et j’ai regardé le ciel dans les yeux, j’ai tutoyé l’Espace du regard, seul sur ce bout de cailloux du fond de la galaxie, et j’ai remis tous mes compteurs internes à zéro. L’état de Grâce. Passé la tombe de Simpson sur les adrets, ça commence à débouler pas mal. La route est large, grise, riante, heureuse, avenante par rapport aux ubacs. Et puis je file presque plein Sud, le soleil dans les yeux, pressé de rejoindre la chaleur, la vie, la lavande… La descente est facile mais piégeuse, on a vite fait de se laisser entrainer. Comme d’habitude à cette heure mon circuit est désert et me promet moult aventures. Les trajectoires tendues frisent ici l’inconscience mais j’en ai rien à foutre. Je ne sais piloter que comme ça, je suis complètement incapable de prendre une courbe en suivant l’arrondi : ça m’est impossible. Je ne sais pas faire, faut que je coupe. Et le pire, c’est que du coup en bagnole j’ai tendance à faire pareil… Mais alors ici, dans cet environnement grandiose, ça prend des allures extrèmes… Combien de fois me suis-je retrouvé au ras du précipice dans la poussière du bord de route pour utiliser toute la largeur de la piste, combien de fois ai-je bondi sur les freins pour passer de 200 à 50km/h en moins de 80 mètres pour forcer les 190kgs de mon cheval dans une épingle refermée à la pince-étau, combien de fois ai-je levé le cul pour absorber les ruades du train arrière qui sautait de bosse en bosse comme la Kawa de Tortelli dans un champs de whoops, Combien de fois ai-je accepté les brutales réactions du train avant peut-être un peu trop tendu en compression, qui m’envoyait les tubes de fourche à droite à gauche avec une telle violence qu’au freinage suivant les pistons étaient complètement rentrés au fond des étriers, me laissant seul, horrifié, face à un destin plutôt aléatoire… Je ne sais pas….. Mais c’est toute ma vie, ça. Au fur et à mesure de la descente, la vie reprend ses droits, refoulant au fond du crâne la vision désertique et glacée du sommet de ce Mont Ventoux que Pétrarque lui-même (non, ce n’est pas un pilote moto, bande de poivrots, c’est un poète Provençal du 14ème siècle) a escaladé pour mieux le décrire. La parabolique du Chalet Reynard est un grand moment…. On y descend presque en ligne droite à toute berzingue, dans un déluge de décibels…ce qui fait inmanquablement tourner la tête des randonneurs qui se sont attablés en terrasse… terrasse qui est posée en bord de bitume dans la courbe, comme dans le Garage Vert du Bugatti…La piste fait un U à cet endroit, et le chalet est dans la courbe du U. J’ai pas pu m’empêcher, j’en ai rajouté… des tonnes… J’ai tiré ma quatrième au rouge cramoisi comme si ma vie en dépendait dans un affolement de soupapes et de pistons, pour mieux pulvériser le frein avant 300 mètres plus bas dans un hurlement de gomme et de matières en friction. J’ai bien failli louper l’entrée de la courbe, vu que j’étais plus préoccupé par le spectacle que j’étais en train de leur fournir gratis que par la concentration que j’aurais dû avoir, mais mon regard est allé chercher là bas très loin derrière moi la suite de la trajectoire et c’est passé tout seul. J’ai pris cette fois là un angle de ouf, le genou droit collé au goudron dans une trajectoire parfaite qui a cisaillé l’arrondi de la route en deux. J’ai vu en un éclair 20 paires d’yeux hallucinés me suivre sur 400 mètres de ma tonitruante décélération jusqu’au fond de l’accélération assourdissante de mon jet, piloté par le champion du Monde du Mont Ventoux du 25 Juillet 1998. Ce record m’appartient, et j’en suis fier. Leurs visages blèmes, leurs yeux affolés, leurs bouches ouvertes ont arraché une franche rigolade au gamin attardé que je resterais toujours….haha… putain…..merde…..chié….. Je suis rentré dans le mauvais gauche au bout du vallon comme si j’en voyais la sortie depuis 200 mètres. Le problème c’est que c’était pas le cas. J’ai bien failli apprendre à voler. Passé le gauche du Château d’eau, ça descend dru et il fait beaucoup plus chaud. On est plein Sud, la végétation a tout envahi et c’est entouré de chênes verts, d’amandiers sauvages, de pins parasols que j’ai ralentis le rythme, guêtant le cœur battant, le premier champ de lavande. Ici, les cigales bruissent dans un vacarme assourdissant, il y en a des centaines. Les premières abeilles commencent à rentrer dans ma combine, signe que le lavandin n’est plus loin maintenant… Je m’arrête, coupe le moulin, retire mon casque et le pose sur la sacoche réservoir. Je retire mes gants trempés de sueur, ouvre en grand la fermeture de ma combarde. Il fait chaud, très chaud. J’écoute un moment la nature, puis m’élance en roue libre pour une fin de Ventoux inoubliable. Passé un petit droite en dévers, elle est là. De la lavande à perte de vue. Un odeur entêtante, sucrée, veloutée, profonde, m’imprègne entièrement. Ici, tout ne vis que pour elle et par elle. J’ai posé mon R à l’entrée d’un chemin et je suis entré dans le premier champ comme dans un rêve. Il faut dire que c’était beau, qu’un vrai paysan n’y serait pas entré sans faire le signe de croix. J’ai musardé un long moment, observant les insectes au travail, m’immergeant totalement dans les fleurs mauves. J’en ai bouffé, j’en ai reniflé, j’en ai fourré dans ma combarde, et quand j’ai été enfin rassasié, j’ai fait deux pellicules de l’endroit et de mon R en me promettant que ces deux peloches n’attendraient pas 6 mois dans mon frigo que j’ai la tune pour les développer… Il était dans les midi quand je suis entré dans Sault comme on entre en religion. J’ai béquillé mon 750 sous un platane à la terrasse d’un rade dont la vue transcende immédiatement le cœur des romantiques dont je ferais toujours partie. J’ai posé mon fiacre sur une vieille chaise rouillée à l’ombre, commandé un perroquet, et j’ai savouré, dégoulinant de sueur et sous les cliquetis du métal bouillonnant de ma machine qui me regardait, l’anis étoilé de la meilleure boisson du monde; fatigué, mais brûlant d’une joie incandescente.
Dernière mise à jour: 28-08-2007 18:30
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