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Incandescence (3ème partie) Suggérer par mail
Ecrit par Wouakenwol, le 03-07-2007 23:47
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Deux vieux papets qui jouent à la belotte à la table voisine sirotent leur pastaga à petites lampées silencieusement.

Ils on t les traits forts et ridés des vieux du midi qui ont passé toute une vie au soleil.

Leurs mains raides et noueuses n’ont rien perdu de leur adresse et leurs gapettes, si j’en juge par leur couleur, ne quittent jamais leurs crânes depuis longtemps polis au Belgom alu.

Une quinzaine d’autres assoiffés tapent le cochonet sur le boulodrome en gueulant à qui veut l’entendre, que, Bonneu Mèèreu, c’est indéniable, le point est à eux.

Ginette, la serveuse, elle, elle a des seins, comme des Dunlop.

Sa copine, aurait plutôt des escalopes.

Elles, elles rigolent, elles se marrent, elles circulent entre les tables en riant des plaisanteries les plus minables.

L’œil éternellement lubrique de votre serviteur n’a rien manqué du fiacre abondament nourri à l’huile d’olive qu’elles tortillent de la salle jusqu’au comptoir cuivré, mais la chaleur tenace et perverse du pays a eu raison, il y a de nombreuses années déjà, de la  tenue érectile de leur blancs nichons.

Le patron du rade boit son fond de commerce avec les piliers de son bistrot qui clament à qui veut l’entendre que Ségolène, elle a du sang Rôâyal, oui Môssieur….

La maison Poulaga effectue une ronde molle et incertaine, vite mise de côté au profit d’un petit apéro anisé à la terrase du café « chez Jojo ».

Le soleil cogne, brûlant, mortel.

Les cigales ksssssitent (du verbe ksssssiter).

Un couple d’Allemands frit dans sa combinaison de cuir à 8000 balles.

Tous deux soufflent comme des phoques et suent leur Spaten sur leur face ronde et couperosée, les casques posés sur l’amoncellement de top-case de leur R1100RS.

Une petite fille mignone comme tout, attablée avec ses touristes de parents me jette de timides regards furtifs en coin, n’osant apesantir son regard…

Je lui souris gentiment, elle me rappelle ma gamine qui a à peu près le même âge.

Pendant que son nigaud de Frère préfère taper dans un ballon dix mètres plus loin sur la placette, elle bouffe sa glace et n’a qu’une envie du haut de ses neuf ans, c’est que je lui propose de s’asseoir sur ma meule.

J’ai fini par le faire, c’est comme ça qu’on fabrique des vocations….

Son Père était un peu réticent, mais la Maman attendrie n’attendait que ça........jalouse ?  haha…..

La petite n’a pas su quoi dire pour me remercier, je crois que ça lui a gonflé son petit cœur tout neuf de quelquechose de terrible. Son regard a suffit à me faire comprendre que dans dix ans elle serait des nôtres…..

J’ai été très fier de ça.

J’ai bouffé ma salade distraitement, la tête encore pleine des sensations inoubliables de la matinée.

Quand on a très soif… plonger le nez dans une Duvel glacée, c’est un peu comme mettre un pied au paradis. Je me noierai dedans volontiers.

La première gorgée de cette merveille de bière, me laisse à chaque fois pantelant, les yeux dans le vague, la mousse jusqu’en haut des joues et la bave ruisselant sur le menton.

Je ne l’essuierai d’ailleurs pour rien au monde.

J’ai une image à respecter…

De cette terrasse d’où je suis, la vallée qui s’étend à mes pieds est une infinité de couleurs, il y a néanmoins une nette dominance de mauve.

Tout est écrasé de cagnard, le ciel est presque blanc, il surchauffe, l’air vibre.

Les insectes me tracassent, me tournent autour.

Une ondulation d’air trouble le regard et empêche de voir très clairement l’horizon.

 

 

 

Immergé dans ce paysage incroyable, je rêvais tout éveillé, le regard au loin quand un mec est venu me demander : 

- C’est à toi le GSXR ? 

- Yep……

- Ca, ça roule au moins à 200, non ?

- Calte ……

 

Pour repartir, un cruel dilemme s’offrait à moi : la question était de savoir si j’allais prendre par la route de Banon et les Alpes de Haute-Provence, route sauvage, déserte, sublime ; par le Plateau d’Albion et la descente directe sur Manosque et Oppedette et rejoindre le Lubéron assez bas ou bien encore par les Gorges de la Nesque et la traversée d’Apt pour rattraper ensuite le Lubéron en le traversant de part en part…..

Cette fois là, la dernière solution a retenu mon choix : les deux autres routes étant trop courtes pour rejoindre Sospel dans les Alpes Maritimes.

Mon envie de rouler a eu le dernier mot.

C’est donc rassasié, reposé et désasoiffé que j’ai lancé mon R sur une petite poussette de deux mètres sous les yeux incrédules des clients du café et admiratifs de la petite fille.

Sans me retourner, tel un Perceval mystérieux, je suis parti doucement, non sans jeter quelques petits coups de gaz, qui, je le sais, allaient faire vibrer le ventre de ces dames…

Je sais, je suis un sale gosse 

La combarde ouverte jusqu’au nombril, je me régale à l’avance de ce qui m’attend.

Quand on sort de Sault, la descente à elle seule est prometteuse.

C’est le début de l’après-midi… ça cogne, putain…un truc de chacal.

L’air brûlant me cuit la couenne dans la combine, mon R ronronne tranquille.

Je m’arrête à La loge acheter un petit flacon d’essence de lavande, histoire de me faire un ou deux shoots cet hiver ….

Juste après, la route blanche descend en ligne presque droite sur les gorges. Elle est bordée de part et d’autre de champs de lavandin et de distilleries, et la puissance des odeurs qui en sortent me troublerait presque la vue…dingue…

La Nesque, c’est un très grand moment.

C’est aussi beau que le Verdon, sauf qu’y a personne…c’est sauvage, enluminé, rocailleux, très vert, et c’est aussi la porte du Comtat Venaissin, petit état Pontifical du XIIIème siècle dont le nom provient de sa première capitale, Venasque. Tout ce coin est sublime.

Les gorges ne commencent réellement qu’après le belvédère de Castellaras quasiment en épingle à cheveux, inondé une fois sur deux d’un troupeau de moutons.

A ceux qui n’ont jamais vu ces gorges, je recommande de poser le R quelques minutes pour aller s’aventurer sur le promontoire pour tomber nez à nez avec toutes les gorges en enfilade…Incroyable.

Je n’ai jamais vu cet endroit autrement qu’avec un ciel d’un bleu inoubliable en une dizaine de passages…

Les montagnes sont parsemées de buissons d’aubépine, de genévrier, de farigoule, de sariette et d’origan; quelques chènes verts de petite taille poussent, disséminés ça et là.

En levant les yeux on peut apercevoir l’entrée d’une espèce de caverne en face du Belvédère, on dirait la retraite d’un hermite. J’ai toujours eu envie d’aller voir.

L’étroite route en descente vers Villes sur Auzon est incroyable et on y est tranquille.

Le R ne pourra jamais s’exprimer vraiment ici, trop lourd, trop puissant, trop tout.

J’ai toujours néamoins pris un plaisir terrible à bazarder mes 115cv déchainés entre deux tunnels ou au ras du précipice avec l’inconscience et la folie que vous me connaissez…

Un PUTAIN de grand moment, le Yosh qui aboie dans les tunnels noirs à faire s’écrouler la montagne toute entière ; les accélérations tendues, brutales, complètement frapadingues vu l’étroitesse de la route ; le goudron qui fond, qui fond ; la roche qui résonne des cris de mon R, l’écho monumental qui explose contre les parroies…ça gueule, putain, ça gueule …

D’une parroi à l’autre, le son claque, pète, vrombit, rebondit ; et c’est encore pire dans les tunnels. Je prends un malin plaisir à y entrer dedans à toc, les yeux embués de la lumière intense du début d’après-midi…

Le temps s’arrête alors quelques secondes, jusqu’à ce que je m’habitue à la pénombre… pour mieux se distordre à la sortie, où, complètement aveuglé, j’élargis un peu trop ma courbe une fois sur deux…

L’endroit est désert, des vautours me survolent, attendant sans doute que je me loupe….

Un frisson me racle la moëlle épinière tellement le moment est intense.

LA, je suis pleinement heureux.

Villes sur Auzon, Malemort du Comtat, Venasque ; les petits villages défilent, je ne m’arrête pas. J’ouvre simplement tout grand les yeux, les esgourdes et le blaze pour ne rien perdre du film qui se joue devant ma roue avant.

La D4 qui file sur Apt est une merveille. On traverse là le Plateau de Vaucluse, et j’enroule rapidement. Cette petite route odorante et très verte est tellement étroite et sinueuse que j’ai souvent du mal à passer la trois.

Au col de Murs, j’ai ralenti pour constater, étonné, qu’aucun spectateur n’était venu me féliciter. Faut dire que vu la course de côte que je venais de me taper, je me voyais bien sur le podium …

Le gros Brigadier chef moustachu qui cagnait assis sur le bord de la route, aussi.

Il avait pas l’air mauvais, mais franchement ennuyé.

En fait son fourgon était en panne et la radio aussi.

J’ai vu le moment où il allait me demander (non-pitié-pas-ça-ma-réputation-n’y-survivra pas), que je l’emmène jusqu’à Apt.

Mon R n’y aurait pas résisté, mon permis non plus, d’ailleurs : j’aurais été bien emmerdé de respecter les panneaux, je les connais plus !!! A force de pas les regarder ….

 

Heureusement quand il a vu la place disponible sur le strapontin passager, il a hésité, il s’est frotté sa moustache modèle 49 rectifié 56, en a retiré un morceau de salami, puis m’a finalement demandé de prévenir ses collègues à l’entrée d’Apt.

Je l’ai fait parce qu’il a été cool. Ses collègues se sont bien foutus de sa gueule mais ils sont quand même allés le récupérer….

A mon avis le soir il a payé sa tournée….

Sauvage jusqu’au fond des yeux, je traverse Apt à toute berzingue pour éviter la foule.

Ca fait 24 heures que je n’ai quasiment parlé à personne, et les rares mots que j’ai prononcé tout haut durant ce laps de temps ne sont que « merdmerdmerd », « chiiiéééééé », puutttttttaaiiiiiinnnn »  et « elle est plutôt bonne la gamine ».

Faut vous dire que cette dernière phrase m’avait échappé quelques heures plus tôt sur la place de Malaucène à la vue d’une brave Teutonne aux couettes délicatement beurrées, dont le futal en cuir, délicatement beurré lui aussi, moulait un corps admirable ne cachant rien des formes délicates et néanmoins franchement appétissantes d’une anatomie que seul Monseigneur Lustiger aurait feint d’ignorer…… 

On n’est pas de bois.

Donc pour l’heure, je joue mon Arlésienne et je me recasse au fond de mon terrain de jeu favori.

Agacé par les rares caisses qui circulent, je grille 2-3 feux piétons qui se sont déclenchés on ne sait pourquoi. Je ne supporte rien, tout m’emmerde, ya trop de monde, trop de feux, trop de stop, trop de piétons, trop de … MEEEEEERDE.

Faut que je sorte de c’te daube.

J’m’demande si avec l’âge, je deviens pas un peu trop asocial, moi… limite agoraphobe…

Sitôt la roue avant sur la N100 en direction de Manosque, je reprends un rythme vif et nerveux pour me nettoyer des effluves des tacots que je viens d’ingurgiter.

Je couche la tête dans la bulle, colle les genoux au réservoir, rentre les coudes et balance la purée … 3, 2, 1, FEU……

Mon R a bondi en avant sous l’allumage brutal de la post-combustion.

En 15 secondes je croise à la vitesse moyenne d’un missile sol-sol, avalant le relief en radada.

Les arbres ne sont qu’un filet vert, le bitume gris un ruban hasardeux jeté négligeamment sur Terre par une quelconque divinité céleste.

Le ciel bleu cobalt semble se tordre, notre dimension habituelle est malmenée, je le vois : l’air se trouble, les lignes de fuite s’arrondissent, je ne distingue bientôt plus qu’un point central, là bas, tout au loin. Je ne vais pas tarder à passer dans la dimension voisine…

Soudain tout bascule. J’ai crevé la bulle et tout s’est arrêté.

Je me vois, fixe, dans le paysage. Comme si j’étais au dehors de mon corps.

Je me fais le tour, m’éloigne, me rapproche, comme détaché, et j’observe ma place dans le monde.

Ca ressemble à peu près à ça :

A ma gauche, tout au fond là bas, le Colorado de Rustrel. La végétation y est d’un vert presque fluo, la terre y est rouge sang. Le contraste est saisissant.

Devant moi 40km d’enfilades rapides entre les champs, les arbres, les vallons ; surplombés par un ciel azur qu’un soleil blanc escagasse.

A ma droite, la montagne du Lubéron, violette et verte sombre ; majestueuse, inquiétante.

Quatre champs s’y cottoient à ses pieds.

Dans le premier, un milliard de coquelicots flashent fixement d’un rouge sombre éphémère, tous tournés vers le soleil.

Le suivant est une vigne d’un vert tendre reposant, comme ancrée dans ce paysage millénaire, sa place y est sûre, ancienne, belle et pleine.

Dans le troisième, des tournesols de deux mètres couleur d’or, regardent dans un ensemble parfait la lumière brulante de leur chef, tels dix mille petits soleils obéissants.

Le quatrième, d’un mauve insoutenable, frémis, ondule, ondoie, coule au rythme de millions de brins de lavande soufflés par le mistral, et donne une vie propre à cet ensemble majestueux.

Mon casque blanc à visière noire, couché contre la sacoche réservoir, le menton vers le bas montre une détermination, une volonté que je n’aurais pas soupçonnée.

Ma vieille combarde au cuir noir bouilli, toutes fermetures éclair ouvertes ; ressemble aux héros casqués des années 70 du Continental circus. Mes gants râpés coupés aux pouces et le poignard dans ma botte, ajoutent une touche Madmaxiène à cet ensemble un peu cradingue.

Ma meule est en tension extrème, l’avant est léger, l’arrière en contrainte. Le soleil luit sur le carénage, se réfléchi dans le moindre morceau de métal. Le reflet de mon casque et de mes bras envahi le compte-tours.

Les deux aiguilles du tableau de bord sont collées sur 17h……….

Une pointe de couteau me racle la colonne vertébrale de haut en bas, c’est l’état de grâce.

Ce genre de moments, j’en ai pas vécu cinq dans ma vie.

Ce sont simplement des instants de paradis, où tout est PARFAIT, et alors seulement, le monde peut s’arrêter de tourner.

L’arrivée sur Manosque est belle, et j’aime bien cette petite ville. Les petites ruelles qui flanent au pieds des remparts, les platanes majestueux, les petites Provençales mignones au style mi-campagard mi-citadin, et aussi la possibilité de croiser Jean-Michel Bayle au détour d’un café…

Mais je m’arrête pas : un de mes endroits préférés sur Terre m’attend avec impatience.

Je traverse la Durance au cours pour le moins cahotique, voire limite asséché par endroits. En hiver elle grossi au moins de 4 à 5 fois son volume.

La Durance, c’est un écosystème à elle seule. Une des rares voies d’eau au milieu de ce pays si sec. Elle influence toute la Provence de ses eaux fraiches directement tombées des Alpes. Autrefois difficile à traverser à cause de ses eaux tumultueuses, son lit a désormais beaucoup perdu en largeur à cause de la retenue d’eau de Serre Ponçon.

On y trouve de tout : de la truite, du gardon, de la caillasse en masse, mais aussi des épaves de voiture et des cadres de 1200 Bandit……

Aussitôt sur la rive gauche, ça recommence à grimper le lond du ravin de Vallongue, pour arriver 15 bornes plus haut sur un des plus beaux endroits que je connaisse.

Le plateau de Valensole n’est qu’une succession de champs de blé et de lavande. Des milliards d’abeilles font ici leur marché quotidien, et il est bien difficile de rouler visière ouverte, mais il n’est pas question que je reste la mouille enfermée derrière un bout de plastoc pour traverser cet endroit.

C’est donc aux alentours de 50 à l’heure que je profite pleinement de cette alternance hypnotique de mauve et de jaune, la combarde refermée jusqu’au col…

Je flane d’un virage à l’autre, humant avec gourmandise l’air sucré et chaud, admirant les nombreux amandiers, cherchant du regard si, par hasard, comme en 1965, quelques mois avant ma naissance ; un ovni ne se serait pas égaré au milieu du lavandin…

Le petit village de Valensole est bloti à mi-hauteur d’un vallon raisonnable, en plein vent.

Le Mistral prend ici toute sa mesure : rien ne l’arrête. Il souffle comme un trépanné au moins quatre mois sur douze et rend souvent les rayons du soleil tiédasses…

Les maisons du village ont été repeintes il y a quelques années avec les pigments naturels ocre de la région. C’est magnifique. Il faut voir ça un soir d’orage avec un rayon de soleil couchant qui allume l’église. Je vous garanti un frisson dans le dos.

Riez, est un autre petit village dont le centre est entièrement couvert de platanes centenaires.

Crevant de chaud, je n’ai pas résisté à l’envie de me foutre la tronche sous la fontaine en entrant…. Bonneu Mèèreu, elle était glacéeue !! Je me suis aspergé les bras, le torse, j’ai même plongé la tête dans le bassin…Ca fait un bien fou ce genre de conneries… au physique comme au moral…

Du coup j’ai eu envie de marquer le moment. Vous allez dire que je picole beaucoup mais la perspective d’un demi en terrasse à regarder passer les gonzesses, m’a ravi…

On n’a qu’une vie ….

Enfin, je crois…

Donc dans le doute…

J’ai tourné la tête une bonne centaine de fois tellement y en avait…

Des brunes pulpeuses à la démarche chaloupée, des blondes charnues et avenantes, des rouquines aux yeux pervers et aux seins blanc parsemés des taches de rousseurs, des…des…des…

Je savais plus où donner de la tête….

Je n’ai fait qu’une gorgée de mon Formidable de Stella, mais j’ai continué une demi plombe à sourire comme un con à chaque bout de fesse qui passait…..

Faut dire que je pêchais au gros : poser un GSXR rouge et blanc immatriculé à 800 bornes de là, couvert de moustiques et équipé pour voyager, à la terrasse d’un petit bar Provençal ; ça émoustille beaucoup de filles ou femmes, jeunes comme moins jeunes.

Je le sais et j’en abuse, c’est une sorte de revanche…

Trois jeunes femmes visiblement du pays vu leur accent ne font que parler de moi à deux tables de là, je le sais, je le sens…

Elles rigolent pas mal, d’ailleurs, p’têt bien qu’elles se foutent de mézigue ?

‘M’en fous j’ai un GSXR…

A vrai dire, vu les œillades plus ou moins timides que me jette l’une d’entre elle, celle du centre, je pencherai plutôt pour que ce soit de son joli minois que se foutent les autres…

Histoire de pas faire de connerie, j’ai pas attendu trop longtemps avant de remonter en selle…

Mais elle est venue me voir, littéralement catapultée par les deux autres…

Imaginez un petit gabarit d’1 mètre 65 vraiment très très bien fait, et ne totalisant que très très peu d’heures de vol…

A moins que le compteur n’ai été maquillé, ça c’est encore possible, mais bon…

Cette petite brune piquante aux yeux rieurs et mystérieux à la fois, les cheveux longs ondulés tombant sur ses épaules nues, découvrant un décolleté subtil et léger, osait malgré sa timidité et ça, ça m’a bouleversé…

Elle portait une petite robe légère et des espadrilles à semelle compensées en toile dont les lacets remontaient sur ses chevilles, tandis qu’un simple brin de paille ceinturait délicatement sa taille de plusieurs tours, révélant une chute de reins exquise et deux petits mollets ronds et fermes bronzés juste comme il faut …

Ses yeux d’un gris lumineux souriaient, mais ne dévoilaient rien du mystère envoûtant qu’ils suscitaient.

Un rayon de soleil connaisseur a traversé la voûte de platanes pour allumer son regard et ses pupilles se sont enflammées.

Elle était belle à en crever.

Je dévorais du regard cette frimousse légèrement triangulaire aux lèvres délicatement ourlées, qu’une petite mimique agaçait tous les trois mots.

J’ai eu envie de mordre dedans.

Sa voix chargée d’un accent chantant m’a incendié le ventre, elle provoquait chez moi un trouble que je n’avais encore jamais ressenti. Je ne crois pas avoir entendu chant plus doux.

Elle avait une grâce terriblement touchante et une timidité teintée de soumission plus ou moins feinte, qui a occasionné chez moi un important développement de ma personnalité…

C’est moi qui pêchais, c’est elle qui m’avait prise dans ses filets….

Elle me parlait très près et dégageait des ondes tellement positives qu’elle m’attirait comme un aimant. Son parfum était léger comme le vol d’une alouette et je pouvais presque sentir son souffle printanier.

J’avais le crâne en feu, le cœur qui tapait un bon 14000 tours et mon sang pulsait dans mon cœur et dans mes veines à au moins 5 ou 6 bars.

Sur l’instant, j’aurais voulu faire ma vie avec.

Au moment où elle a ri parce que j’avais sorti une connerie grosse comme moi, je me suis dit : « C’est donc ça, un Ange ? » C’était le premier que je voyais.

Le deuxième, je vis avec…

Ca fait maintenant 10 secondes que je suis à 13800 tours, et cette satanée machine ne veut pas décoller du 255.

Putain, mais normalement elle prend 285, y manque 30 bornes, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Ah, merde, chuis en 5…….

Tellement perturbé j’étais, que son visage ne quittait plus le fond de mes yeux et j’en oubliais tout le reste…

D’être reparti, mon cœur s’est serré d’un bloc, enfermé, prisonnier de son empreinte, fasciné, magnétisé, hypnotisé, raide mort, quoi … J’ai pris la foudre ce jour là.

La D11 qui m’emmène à la vitesse du son sur Ste Croix du Verdon n’aura jamais connu d’engin terrestre plus rapide. J’essaye de profiter, mais j’y arrive pas. Elle me hante. Sa voix me fouille le cerveau, son visage m’obsède, son corps me tourmente, son absence me tenaille.

Faut que j’ zape.

Tout au bout de la D11, l’arrivée sur le lac du Verdon est absolument saisissante. On navigue en ligne droite depuis 10 bornes entre champs de blé et de lavande, quand tout à coup, la route fait un brutal écart perpendiculaire à droite pour vous jeter à la gueule 12 kilomètres d’eau turquoise : la vue est stupéfiante.

On a ici, l’impression de voir un morceau de Terre, le panorama est immense, cette vue en 3D dépasse les 225° d’observation verticale de droite à gauche.

Si vous voulez faire une surprise de taille à des potes ou à votre compagne lors d’une balade, essayez donc ceci ; vous n’en reviendrez pas.

Après une petite pause où j’ai pris l’air pour me remettre de mes émotions, et durant laquelle j’ai décidé de contourner le lac par Moustiers Ste Marie, je reprends la route tranquillement, triste mais serein.

J’ai pas remis mon casque, décidé à ne pas dépasser les 50 à l’heure sur la magnifique route qui longe le lac sur 10 kilomètres. J’ai profité à mort de l’endroit, de l’instant.

La dernière descente en lacets hyper abrupte au milieu des sapins sent la résine, l’humidité, les champignons ; on se croirait en montagne. J’aime cet endroit.

Moustiers c’est mignon, mais beaucoup trop courru à mon goût. Je traverse nonchalament, non sans jeter un œil curieux au trois pattes Laverda qui trône face au lac.

Ici, deux solutions : soit enquiller la route Nord de La Palud sur Verdon, sauvage, tranquille , mais un peu plus éloignée des gorges ;  soit la corniche sublime qui démarre de l’adorable village d’Aiguines.

Cette fois là mon choix s’est porté sur la Corniche, et franchement, j’aurais mieux fait de me foutre un doigt dans l’cul.

Sitôt dépassé le pont qui enjambe le Verdon où pataugent 353 canoës on commence à monter sur Aiguines, dont le camping est un endroit calme et reposant. La bière est fraîche, le patron est sympa et il aime bien les motards, et la vue est superbe, qu’on se le dise.

La largeur du bitume ne dépasse pas les 4 mètres, mais ya des gens assez cons pour aller y engager une caravane ou un camping-car. Ce qui devait arriver, arriva : un Belge arrogant a réussi à coincer son tas de plastique dans un virage plus serré que les autres.

En gros, il emmerde 60 voitures.

Soit environ 200 personnes.

Record battu.

J’ai sorti mon épée et me suis taillé un chemin à travers tout ce putain de bordel de merde.

A coups de latte, de poings, de casque, je suis passé.

Pas eux.

A mon avis, ils y sont encore…

Mais du coup je suis frustré parce que je n’ai pas très bien profité des gorges. On verra ça l’année prochaine…

Comps sur Artuby, c’est déjà un contrefort des alpes. Il y fait plus frais qu’en Lubéron et la végétation a changé, c’est plus typé montagneux. En sortant du village, on navigue à bon rythme sur une petite départementale très dégagée, déserte et quasiment droite ; qui escalade le col de Clavel, lieu superbe parsemé d’une forêt de sapins très dense, noire, presque inquiétante.

Ce lieu est particulier, je ne saurais pas dire exactement pourquoi. Le paysage me fait penser à ces forêts Américaines immenses complètement perdues au milieu de nulle part ; où Mulder et Scully rencontrent un tas de trucs bizarres…

La suite du chemin est une gourmandise…

Pour ceux qui n’ont jamais mis leurs roues sur la Route Napoléon qui relie Grenoble à Cannes, suivez mon conseil : ne manquez ça pour rien au monde.

A 17 ans, déjà, je l’avais faite en mob avec mon Frelot (des 51 Black pour ceux à qui ça cause..), alors qu’on était en vacances avec nos Vieux à Estoublon, au Sud de Mézel.

C’était la première fois qu’on faisait plus de 60km d’affilée avec nos pièges, et surtout que notre Daron nous lâchait comme ça.

Ca avait été un grand moment déjà en 1982, on avait eu bien bien le temps de voir le paysage….

En fait, cette route est un circuit.

Sans vouloir alimenter une quelconque polémique, on ne roulait pas il y a dix ans comme maintenant. Certains diront « heureusement », d’autres diront « c’est dommage »…

Personellement j’essaye de continuer à rouler comme j’ai toujours roulé, gage de ma survie, sans doute…

Imaginez une portion de bitume gris clair, presque blanc ; assez large pour que deux camions s’y croisent sans se chier dessus ; qui serpente en un enchainement infini de courbes larges inclinées du bon côté et au grip accrocheur : il est fort ce Napoléon …

Cette merveille de route monte, grimpe, redescend, escalade, vire, balance entre rochers et ravins, hésite, serpente, tourbillonne, tournoie et virevolte dans tous les sens…Un paradis de motards, je vous dis. Et le pire, c’est que le revêtement est bon : ça ne chahute pas, c’est presque plat, et le paysage est absolument grandiose.

Il y a une dizaine d’années, elle n’était pas encore trop fréquentée, mais aujourd’hui, j’ai bien peur qu’il faye bien choisir son jour…

Ne donnez pas le tuyau à tout le monde sinon il va y avoir embouteillage, et on va devoir se taper des kilomètres de 900 Div’ ou autres Fazers ! Désolé, je suis sectaire…

Ici, un R, c’est L’Arme.

Du premier cul plat au dernier liquide, vous vous prendrez un pied géant et des litres d’adrénaline dans la tronche.

Couché avec 65° d’angle, je remets la gouache comme un porc dans un râclement de repose-pied sur plus de 50 mètres.

Le Yosh est rouge en sortie de culasse et hurle sa race d’un son plus métallique que jamais. Il y a longtemps maintenant que mes bottes sont usées en biseau sur les côtés : j’ai renoncé à les protéger.

La combarde mi-ouverte pour ne pas faire trop de prise au vent, je sors de la courbe comme un forcené et envoie tous mes rapports au rouge sang coagulé dans un mugissement apocalyptique.

Depuis 30 bornes je repousse les limites de l’adhérence, couche mon R comme si je voulais le foutre par terre, tire mes régimes à leur paroxysme et balance les 200kgs de mon jouet préféré de droite à gauche avec une témérité et une inconscience folle.

Des retours de flamme de 20 centimètres ravagent bruyamment mon silencieux à chaque décélération, au moment précis où je pilonne le frein avant et pèse sur la fourche de tout mon poids. Je suis complètement en nage, la chaleur de l’après-midi cumulée à celle du moulin et à ma course d’Endurance, fait mariner mon peu de graisse dans un jus pour le moins pas catholique.

C’est dingue ce qu’un R peut encaisser. Sur n’importe quoi d’autre, j’aurais déjà tout pété.

A la sortie du Pas de la Faye, dans une grande courbe qui se referme, le panorama explose littéralement en s’ouvrant sur la forte descente vers Grasse.

J’ai, ce jour là, usé et abusé de ma machine et du lieu dans un égoïsme salvateur, évacuant toutes les tensions d’une année bien chargée en merdes en tout genre.

C’est, vidé, les muscles endoloris, que je suis entré tranquillement dans la capitale des parfums, serein, trempé et heureux.

J’ai traversé la ville gentiment, en observant, contemplant les jolies baraques, le nez au vent, humant les senteurs aimables et admirant les palmiers qui bordent les rues.

J’ai rejoint l’autoroute un peu plus bas, avec l’idée que malgré le peu de distance qui me séparait encore de l’arrivée, j’avais encore de très bons moments en perspective…

Ceux qui connaissent l’A8, devraient voir de quoi je parle…

Entre Nice et l’Italie, et même au-delà, cette autoroute récente au revêtement parfait, est une succession de tunnels interminables et de viaducs vertigineux.

Il faut faire très très attention sur cette autoroute : il n’y a que très peu d’endroits ou on peut être à fond, en plus on est distrait par un paysage magnifique. Ici plus que n’importe où ailleurs, le danger vient de la vitesse : à 90-100 on est tranquille. Au-delà de 160, ça commence à être chaud, après c’est du pilotage de haut vol.

A droite, la mer apporte une touche magique au spectacle, les montagnes plongent directement dedans. Le survol de Monte Carlo est un grand moment : malgré le béton omniprésent, c’est magnifique…

P’têt bien que Mick Doohan, qui y habite, me regarde en ce moment…

Je ne traine plus maintenant, je suis pressé de revoir mes filles qui m’attendent à 50 bornes de là.

Rentrer à 270 dans un tunnel provoque immanquablement un pincement au cœur : on a vraiment la sensation de traverser la montagne de part en part.

Il en est un qui a toute ma préférence…

Il s’appelle le tunnel du Ricard -ça ne s’invente pas-, totalise un peu plus de 400 mètres de long et est en légère descente entre La Turbie et Menton.

En fait il est très impressionnant à ces vitesses là parce qu’il est en légère courbe à gauche, et sur le mur de droite qui est arrondi et non pas vertical, des traits noirs verticaux de plus en plus hauts sont peints, ce qui fait qu’on a vraiment l’impression qu’on pourrait monter sur le mur dans la courbe, comme si c’était un virage relevé…. C’est carrément hypnotique.

Pour tout vous dire j’ai voulu essayer …mais c’est pas possible : il y a une marche de 20cm de haut avant d’attaquer le mur.

Sinon, c’est sûr que je tentais le coup…

Le casque incarcéré dans la bulle, mes deux aiguilles tout au fond des manos, je scrute avec une attention exacerbée la petite entrée noire en contrebas à 500mètres de moi.

De là où je suis, j’ai presque l’impression qu’il faut viser pour réussir à passer dedans, tellement elle est petite au pied de cette montagne…ne pas la louper…

Toujours avide de sensations, je ne me laisse pas impressionner et je remets du bois dans la chaudière, occasionnant une poussée franche et virile et un rétrécissement de mon champ de vision.

Les yeux écarquillés et le cœur battant, je fixe intensément l’entrée du tunnel du Ricard, sans même pouvoir jeter un œil au badin, je sais au chant du moulin que je dois être dans les 12000 tours, ce qui équivaut à un bon 260. Du coin de l’œil j’entrevois le défilement apocalyptique des montagnes à ma gauche et la mer calme à ma droite, à 200 mètres en contrebas. Faut pas que je loupe l’entrée. La sortie non plus d’ailleurs, elle est hyper chaude : si je loupe le gauche serré dès la lumière, c’est le plongeon…

Et c’est pas une con de barrière de 50cm de haut qui va m’arrêter à cette vitesse…

La tension est extrème, mon sang bout, le stress me tord le ventre et un frisson glacé me parcoure l’échine, la peur……

Mais je suis têtu et curieux. De plus, la peur est une sensation très impressionnante…

Donc, je coupe pas…

Dans un miaulement amplifié par les parrois du tunnel, j’ai crevé l’entrée avec un haut-le-cœur provoqué par le surplus d’adrénaline. Les yeux complètement écarquillés et avec un angle de 30°, je vise le mur droit, prêt à monter à mi-hauteur par la force centrifuge.

Ca n’est qu’au dernier moment que je m’apperçois qu’il y a une marche et que ce sera pas possible, et je suis obligé de faire un écart violent sur la gauche pour rétablir ma trajos.

La vision rétrécie par la vitesse, je fixe précisément le cercle blanc de la sortie, tout en appréciant l’ensemble des sensations fugaces du moment.

Le Yosh gronde et résonne contre les murs et se vomit par la bouche de sortie dans mon sillage. J’ai pris très large exprès pour utiliser toute la largeur de la piste, et la sortie m’a pété à la gueule dans un aveuglement de mort violente. Je descend à toute berzingue en ligne droite sur l’avant dernier viaduc avant ma sortie, en pleine tempête, hervé Moineau à mes trousses…Ce putain de viaduc parait bien fragile et bien petit dans ce paysage incroyable, j’ai presque l’impression que je vais atterir dessus.

La sortie Menton, faut pas la louper, sinon, après c’est l’Italie.

Je sors sur une dernière accélération monumentale et je coupe tout sur une décélération pétaradante entrecoupée de grands coups de gaz assourdissants, bien baveux….

Mon périple touche à sa fin, mais il reste quand même les 23 kilomètres de course de côte qui montent à Sospel.

Cette route là je l’ai prise des centaines de fois, j’ai jamais pu m’y promener ! Ca m’est

IM-PO-SSI-BLEU .

C’est donc dans un état d’hystérie tout juste contrôlée que j’entame cette putain de montée jubilatoire en faisant bien gaffe de ne jamais descendre en dessous de 9000 tours…

Aiguisé par les centaines de bornes que je viens de me taper, excité par la perspective des vacances qui s’étalent devant moi, je frise les limites de l’inconscience en retardant tous mes freinages et en sautant les bagnoles comme si elles n’existaient même pas.

Tout à coup, dans une courte ligne droite, j’apperçois tout au fond un truc tout noir, au formes carrées et viriles qui vient de déboiter une Clio de merde dans un bruit de moto, à un endroit où aucune caisse n’aurait pu doubler.

Interpellé, je le ramare en peu de temps, et mon sang ne fait qu’un tour : PUTAIN, un HF Integrale Evo I…

4 baquets, 4 harnais Sparco, deux gamines à l’arrière, une meuf à droite et un putain de pilote au volant. Je l’ai suivi un sacré moment et il m’a fait un FES-TI-VAL, j’peux vous dire que ça marche un HF ! Les 4 roues motrices sont incroyablement efficaces sur route de montagne et les accélérations du 2L fulgurantes, faut dire que 210cv ça commence à causer. Je crois même qu’il a essayé de me larguer, profitant d’une vitesse de passage en courbe hallucinante. Il tirait tout ses régimes à donf, et à chaque accélération j’entendais le Turbo qui se foutait en route en sifflant, à chaque changement de rapport, des flammes claquaient à la sortie du pot, à chaque virage, les pneus crissaient à l’agonie…

M’enfin bon, y devait pas connaître le GSXR, ou alors il me taquinait. Le R reste très supérieur partout, sauf peut-être en courbe.

Au bout d’un moment, y m’a ouvert sa vitre et m’a fait signe de passer, une fois devant j’ai levé le pouce pour lui montrer mon admiration : c’est pas tous les jours qu’on assiste à un spectacle comme celui qu’il venait de m’offrir, aux meilleures loges …

Et pis j’ai remis la sauce comme un porc sur l’angle, occasionnant un léger travers du pneu arrière (les travers de porc, c’est ma spécialité…), histoire de remettre les pendules à l’heure !!

J’ai emprunté l’étroit tunnel du col de Castillon comme un narvalo, pour plonger sur la descente de Sospel où tous mes bas de carénage ont longuement frotté.

J’ai traversé l’ancien pont à péage qui enjambe la Bévéra et j’ai parcouru plus tranquillement les deux derniers kilomètres, la tête en feu, le cœur battant à l’idée d’embrasser mes filles que je n’avais pas vues depuis 3 semaines.

Elles m’ont entendu arriver de loin et m’attendaient côtes à côte du haut de leur 7 et 9 ans, fébriles, près du cyprès qui garde l’entrée de la maison.

Je les aie vues depuis le dernier virage et mon cœur s’est mis à battre plus fort…

Comme elles avaient changé en trois semaines !

Elles m’ont sauté dessus, escaladant ma meule et se sont bloties contre moi.

Les larmes n’étaient pas loin.

Je crois que cette journée fut la plus belle de ma vie.

Deux heures plus tard, j’ai posé mon auguste fiacre dans un fauteuil sur la terrasse, une gamine sous chaque bras, et j’ai longuement regardé La Dent du Diable. J’ai appelé ce promontoire comme ça parce que je n’ai rien trouvé de plus ressemblant.

Le soleil n’était pas couché mais la Lune était déjà là, innondant de sa pâleur les premières zones d’ombre.

Je me suis servi une Mauresque d’anthologie, et l’ai sirotée, les images de la journée plein la tête, tout était encore confus.

L’adrénaline avait cessé d’inonder mes veines, mais les effets étaient encore là.

Puis, j’ai couché mes deux petites, et j’ai repris ma meule pour terminer mon aventure en bouquet final.

Je suis redescendu à Menton, et j’ai posé mon r sur le vieux port.

Râ se couchait sur la mer, noyant de ses derniers feux les facades ocre de la vieille ville.

10 Milliards d’étoiles commençaient à trouer le rideau céleste, l’immensité liquide berçait doucement les petites barques multicolores et une petite brise tiède s’engouffrait doucement dans mon blouson.

Assis sur ma selle je profitais des derniers instants du jour, j’étais heureux, et j’ai longuement contemplé l’infini, rassasié, repus, vidé.

Toutes ces images fortes de la journée défilaient devant mes yeux, je pensais à cette si jolie inconnue de Riez, aux risques insensés que j’avais pris sur ces routes splendides, au regard troublé de mes filles…

La fraicheur tombait, la lumière baissait, j’ai fermé mon cuir en frissonnant, un coude sur le réservoir. Au moment où le dernier rayon s’est éteint dans l’eau, j’ai fermé les yeux, le cœur gros et j’ai pleuré, seul, face à la mer.


Dernière mise à jour: 28-08-2007 18:30

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