| Voyage vers la lumière (1ère partie) |
|
J’ai pas dormi la nuit dernière. Le bide tenaillé par l’excitation à l’idée de m’enfiler les 700 bornes en meule qui me mèneront demain dans mon pays, la Provence… Une douce, lente, mais permanente dose d’adrénaline m’a tenu éveillé jusqu’à l’aube, l’esprit surchauffé et embrouillé, inquiet aussi un peu, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude… Je me suis tourné et retourné dans tous les sens, seul dans mon paddock sous la lune, me retrouvant immanquablement tous les quarts d’heure sur le ventre sur l’angle du matelas, le genou par terre dans un angle impossible tandis que dans mon rêve mon pneu arrière commençait à dériver doucement, la roue avant à 20cm du sol ………… me dites pas que ça vous arrive pas …… A 5h, n’ y tenant plus, j’ai finalement troqué mes bracelets de champion du monde de ma rue côté pair, pour ceux – bien réels, ceux-là – de mon binôme attitré. Les mains tremblantes, la douce chaleur de l’adrénaline me coupant un peu les jambes (ça me le fait rien qu’en le racontant…), les abdos tendus, le souffle court, je monte mon tapis de réservoir fébrilement entre deux cafés, en passant la sangle en dessous en faisant gaffe de pas coincer le câble des gaz. Très important, ça, le câble des gaz .... La sacoche a pris sa place, tout juste à moitié pleine : je n’aime voyager que léger. A part mon duvet, mon appareil photo, la combine de pluie et mon couteau, ya pas grand-chose... Mes cartes détaillées trônent bien en vue contre le road book que je me suis fait. En plus il faut que je puisse me coucher sur la sacoche pour rentrer la tête dans la bulle, vu le besoin d’air que j’ai ... Le plein est fait, le niveau d’huile aussi, la chaîne est tendue et graissée et la révision n’est pas vieille. La plaque est « salie » , le bidon d’huile Castrol solidement arrimé au dessus de ma combarde de cuir sur le siège arrière et ma visière noire propre. Je suis prêt. Ce matin une porte s’est ouverte dans mon esprit. Une porte sur le monde, sur l’inconnu, que seule la perspective d’un voyage peut générer. Pour l’heure, je ne pars pas directement : il me reste ma journée de boulot à faire… Maladroitement j’enjambe la selle passager plus haute que d’habitude, un peu fébrile. On est en Juillet, le jour se lève sur Paris. Il fait bon, la circulation est très calme en ce mois de grandes vacances, et c’est le cœur léger et gonflé à bloc, incroyablement heureux, que je rejoins ma salle informatique située au cœur de la capitale, entre la Place Vendôme et le jardin des Tuileries. J’ai toujours adoré le petit matin. Paris n’échappe pas à la règle. Plus sûrement que les soirées, j’y ai l’assurance d’être tranquille, qu’on va me foutre la paix. Je savoure comme il se doit ces instant magiques, en faisant bien attention de profiter de tout : l’entrée dans Paris par la porte d’Orléans, la Place d’Alésia sous laquelle je suis descendu tant de fois dans les carrières souterraines, Montparnasse dont la tour déjà ensoleillée surplombe la gare qui pousse au voyage, la rue de Rennes en descente vers la Seine qui s’anime doucement au rythme des bistrots qui s’ouvrent dans les odeurs de café et de croissants chauds; et l’arrivée sur St Germain des Prés, quartier des artistes, des musiciens, le quartier de Gainsbarre. Les brasseries Parisiennes abritent les premiers travailleurs qui commencent la journée pour certains au café, pour d’autres au petit blanc. Je ne connais pas de chanson qui, mieux que « Il est 5 heures, Paris s’éveille » de Dutronc/Lanzman, décrive mieux ce lieux, ce moment. Les éboueurs, ébouent ; les livreurs, livrent ; les clochards, cuvent ; tandis que les toits s’allument un par un des pales rayons de ce début de journée. J’ai beau être un écolo indécrottable, je voue une passion sans bornes à ce Paris secret, mystérieux et romantique que je connais si bien et où j’ai tant de souvenirs émouvants. La traversée de la Seine est toujours un grand moment. Elle est d’humeur capricieuse aujourd’hui. Tandis que le soleil commence à pointer là bas à l’Est au dessus des anciens entrepôts à vin de Bercy, ses premiers rayons se reflètent tranquillement sur l’eau sous le pont Marie. Mon R me chauffe doucement les jambes, le moulin ronronne à 5000 tours et semble se préparer au voyage, lui aussi. Je le sens prêt. Il vibre doucement, comme il faut, à la bonne fréquence. Le Yosh est prêt à lâcher la cavalerie mais ce matin l’humeur n’est pas à ça : on verra ce soir, sur la N7, au fond des herbes folles de l’Ardèche…. La ville est calme ; le temps, stable ; le ciel bleu pâle. La plus belle ville du Monde toute entière émerge doucement des torpeurs de la nuit. J’ai garé ma meule sous les arcades de la rue de Castiglione, et je suis monté bosser, pressé d’être plus vieux de quelques heures… A 15h30, j’ai éteint brutalement mon pc (oui, je sais, c’est pas bien) et je suis allé aux chiottes enfiler mon antique combarde noire usée mais magnifique, et désormais définitivement trop petite pour les quelques kilos que j’ai pris avec l’âge…. Je me suis cassé comme un voleur, désormais incapable de réfréner plus longtemps mon envie de rouler. La traversée de Paris, je l’ai même pas vue, tout occupé que j’étais à rejoindre urgemment la route, l’Aventure. Pour sortir d’île de France : pas 50 solutions. Si on ne veut pas se traîner lamentablement la bite de feux rouges en feux rouge : A6 à toc jusqu’à la forêt de Fontainebleau. Puis commence alors le voyage proprement dit : Nemours, Montargis, puis l’arrivée sur la Loire. Là, le rythme a changé : la fébrilité de la première heure de route a laissé sa place à un calme et une concentration plus adaptée aux dangers qui me guettent à ces vitesses plus que prohibées. Ca me rappelle les courses d’Endurance : le rythme effréné des premiers kilomètres qui se calme peu à peu. Je n’aime pas Nevers, je n’aime pas cette campagne, elle ne me parle pas. A vrai dire, même si j’apprécie de bouffer du kilomètre, mon cœur sait bien que le meilleur reste à venir…. La traversée du centre de la France commence à me dépayser un peu, le relief se renforce, la route est chaude et c’est dans le jappement rauque du Yoshimura qui donne de la voix que j’attaque les premières courbes resserrées du Bourbonnais. Moulins ne m’intéresse pas : je trace vers le Sud, vers moun Païs. Les villes se succèdent mais je ne m’arrête pas, j’ai horreur de ça. Il me faut boire jusqu’à la lie ce vent de liberté qui me transperce de part en part. Je ne suis plus étanche au vent, il me traverse comme un voile, comme si je n’existais pas pour lui, enfin accepté par la Nature. Mes pleins d’essence se résument à un ravitaillement d’Endurance vite expédié, un œil jeté au hublot d’huile : je n’ai en tête que de reprendre la position que mes coudes, mes genoux, mes mains ont verrouillé. A 160 de croisière, la route déserte se déplie, coule, s’étire sous mes D207 brûlants. Le soleil jette sans pitié un éclairage violent qui se reflète sur mon casque blanc, je me vois dans le compte-tours et m’observe un moment : le cuir noir et rouge de mes bras tendus sur les bracelets, les épaules voûtées, le casque blanc dont la visière noire attire le regard et qui bouge de gauche à droite, malmené par le vent ; le tout sur fond de ciel bleu et de paysage qui défile. Ya pas d’endroit où je peux être mieux que là. Ce n’est qu’après 3 bonnes heures de route non stop que je fais enfin partie du paysage, je ne suis plus un élément perturbateur qui force la Nature : elle m’a enfin accepté pour celui que je suis et qui y a sa place. Malgré la vitesse à laquelle je roule, mon esprit pourtant aiguisé par plusieurs centaines de milliers de kilomètres en 20 ans de route a maintenant ralenti et est maintenant synchrone avec l’ordre des choses : je suis DANS ces monts arrondis, ces vallées herbeuses et ce bitume gris qui surfe sur la Terre comme une planche de surf sur une vague. A la sortie de Vichy on commence à prendre un peu d’altitude pour monter sur Ambert. Il y a 1⁄2 heure maintenant que j’ai quitté la N7 et la D906 étire ses anneaux majestueusement dans les verts pâturages de l’Allier. Le R ronronne à 8000 tours dans un feulement qui m’envoûte progressivement, j’ai pris mon rythme de croisière et j’enchaîne les courbes souplement, coulé, propre et fort à la fois. Je ne freine pratiquement jamais, j’enroule rapidement, hypnotisé par le ruban noir qui s’écoule au loin. Les litres d’adrénaline déversés dans mes veines mettront plusieurs jours à être absorbé par mon organisme, me laissant dans un état hagard, un bien-être inexplicable presque douloureux dans les muscles et le regard lointain et mystérieux des hommes libres. Les monts du Forez laisseront sur moi une impression d’y être tout petit, de n’être qu’un jouet entre les mains d’une nature inhospitalière mais ô combien envoûtante. Un paysage à la sauvagerie brute, à l’image de ces hommes rudes qui y vivent. Tout est grand, ici. Les courbes sont majestueuses, bordées de sapins et agrémentées des odeurs de résine dégagées par les coupes de bois de l’ONF. Putain, que j’aime ce coin. Le Puy en Velay laisse une impression inquiétante d’île de vie au milieu de rien. On y croise pêle-mêle la dernière sportive à la mode à côté de tracteurs des années 50, de la 205 GTI, 205 Rallye ou du GT Turbo préparés pour la côte se traînant derrière des utilitaires de tout poil polluant les forêts de nuages noirs de leurs diesels mal réglés. Ca commence à devenir vraiment intéressant et les 100 bornes qui descendent sur Aubenas par la N102 sont un vrai circuit. Le rythme s’accélère, ma respiration aussi. Paradoxalement, plus ça tourne, plus je mets du charbon. La cadence coulée du début du voyage a laissé sa place à des accélérations poussées au maxi, tout en zone rouge, sur tous les rapports. Je suis en parfaite symbiose avec mon R : nous ne faisons plus qu’un, il est maintenant un prolongement de moi-même. Jamais au dessus de mes pompes malgré les vitesses affolantes atteintes dans le moindre bout droit, je repousse sans cesse les limites. Mes freinages sont léchés, sur l’angle comme en entrée de courbe : le but est de ne pas perdre de vitesse. La conduite à l’élan est payante et économise à la fois le matériel et le bonhomme. Je ne descend que très rarement en dessous de 7000 tours : c’est là que le s.a.c.s se réveille. Les vibrations disparaissent, le moulin balance un bon coup de pied au cul dans un rugissement magnifiquement amplifié par la ligne complète Yosh. Les poussées d’adrénaline sont désormais plus fortes, puissantes, elles me tétanisent presque, giclant par flots entiers dans mes veines, elles me bloquent la nuque et me balancent la tête dans les étoiles. Je suis dans un état second bien plus puissant que le pire des aphrodisiaques. La tête en feu, les yeux sur l’horizon, je sors la fesse gauche de la selle et pose le genou gauche au ras du bitume en contrebraquant. Mon pot en pleine décélération claque bruyamment tandis que le moteur attend son tour sagement, prêt à s’arracher les tripes dans un déferlement continu de décibels. Je remets les gaz bruyamment toujours sur l’angle en ouvrant de plus en plus fort au fur et à mesure que s’ouvre la courbe. La sortie du virage est littéralement explosée par le déferlement de puissance qui me projette la roue avant à 10cm du sol vers le droite en descente au bord du précipice. Le jappement des coups de gaz qui accompagnent mes changements de vitesse m’arrachent un sourire impossible à contenir et je me surprends même à dire tout haut « « aahhhrrr, putain… » en en rajoutant un peu, comme ça, par pur plaisir. Du coup mes petits coups de gaz se transforment en de grands « Bvaaamm, bvaaaaaammm » sales, baveux, rauques et agressifs. Je prends un plaisir immense à balancer les 190kgs de mon 750 en visant mes trajectoires au plus propre, le but est là de faire le moins de chemin possible : il faut couper les courbes un maximum pour ne jamais « casser » ce rythme rapide et équilibré. Je surveille tout à la fois l’état de la piste, les bas-côtés, l’angle de fermeture des courbes. Au bout de 500 bornes non-stop, je suis capable « à l’instinct » de deviner si la courbe qui s’approche s’ouvre vite ou se referme. Je le sens. Ce qui fait que je ne coupe presque plus les gaz, anticipant la sortie. Mon R suit à la lettre mes ordres, réagissant mieux que le plus fidèle des serviteurs. Depuis 10km, je sens que j’approche du Rhône : une certaine odeur d’humidité courre dans l’air et c’est détendu comme si je rentrais aux stands que je rentre dans Le Teil, au Sud de Montélimar. Je traverse les deux ponts qui me séparent de la Provence, le cœur battant… De l’autre côté, c’est un autre monde. A mes yeux la plus belle région du Monde. Le dernier petit bout de N7 emprunté m’oblige à slalomer entre des 38 tonnes en convoi. J’ai hâte de sortir de ce merdier. 5 km plus loin, je rentre sur la D133 qui descend sur Grignan au milieu des champs de lavande. Je revis. Je rentre chez moi comme un curé entrerait dans son église : avec un signe de croix intérieur, la larme à l’œil. C’est à peine croyable. Des milliers d’abeilles butinent, travaillent, batifolent autour du lavandin et accessoirement rentrent dans mon casque. Il m’est impossible ici de fermer ma visière, le mistral chargé des senteurs de chêne vert, de raisin mûr, de lavande, de thym, de romarin, me rappelle mon enfance. Le ciel sans nuages, d’un bleu qui n’existe pas sur Terre ; m’ouvre la tête, me vide l’esprit de mes noirceurs… je m’y noie, m’y abandonne. Les cigales se sont tues, laissant la place aux grillons qui drainent doucement un « ttrrrrriiii, ttrrrrrrriiii» qui appelle au calme et à la contemplation de la douceur du soir et de l’arrivée de la nuit. Mon bonheur est total, le soleil bientôt couchant éclaire les montagnes et diffuse une lumière rasante orangée qui sublime tout ce qu’elle touche. Les vignes brûlent et ondulent dans le couchant, les champs de blé frémissent, ondoient sous la caresse du vent. Les alignements de lavande roulent, flottent dans la lumière d’or du soir. Les amandiers et les oliviers flambent de mille feux tandis que les cyprès épars frissonnent au ciel en chantant. Les chemins pierreux foisonnent de myriades d’insectes, sauterelles, criquets, mouches, scarabées, mantes religieuses, coccinelles et les cailloux eux-mêmes luisent sous le couchant dans cette terre sèche, pauvre, rocailleuse. La température a baissé, escagassée par le mistral. Je me laisse embrasser par les derniers feux de Râ, les yeux pleins de braise, les muscles endoloris, fatigué, vidé, mais enfin au paradis. L’adrénaline a cédé la place à quelque chose de beaucoup plus doux. Un sirop lent et doucereux inonde mes artères, et c’est le bras gauche collé sur le réservoir, la combine ouverte pour profiter de tout mon pays, que je rentre dans mon village, Valréas. Mon cœur bat plus vite, j'ai besoin de voir mes collines. La pizza achetée au camion est indiscutablement la meilleure du monde, et c’est entre chiens et loups que je termine les derniers kilomètres en seconde sur la D552 en direction du Pègue. Quand j’étais minot, ma Mère me promenait en poussette sur cette petite route déserte qui serpente entre vignes et lavandes. Je m’arrête de nombreuses fois, observe, scrute, hume l’air tiède, à la recherche d’une senteur oubliée. Au carrefour de la route de Montbrison, je m’arrête et monte le chemin dans la caillasse sur une cinquantaine de mètres, au milieu des buissons de genévrier et de buis. De là je surplombe toute la petite vallée qui va de Dieulefit à Rousset-les-vignes. Je cale mon R sur une rocaille face au paysage, caché de la vue de la route, ôte mon Shoei et mes gants trempés de sueur, retire le poignard de ma botte, et reste debout face à mes collines bleutées, à ma montagne : la Lance. Je suis chez moi. J’ai contemplé longtemps le petit village du Pègue niché frileusement au creux des collines, les oreilles bourdonnantes des 664 bornes avalées bon train au son du Yosh dans les tours, détendu. Cet instant est comme le calme après la tempête et je prends le temps de savourer l’apparition de la lune là bas au Nord-Est au dessus de Nyons. J’ai déplié mon duvet à même la caillasse, blotti entre un rebord de rocher, un petit buisson et mon R, face à la Lance et à la lune ; et j’ai contemplé, émerveillé, une voie lactée qui m’a définitivement fait comprendre qu’on ne peut pas être tout seul au milieu de tout ça. La nuit tombée n’a pas apporté d’ombre. La pleine lune se chargea ce soir là de tenir éveillé toutes les formes de vie. On y voyait comme en plein jour. Les chiens du pays hurlaient à la lune, un je ne sais quoi d’inquiétant flottait dans l’air. J’ai mis longtemps à m’endormir à la belle, voulant profiter au maximum de ce moment exceptionnel. Cette lune blanche dont la pâleur brilla toute la nuit sur mes platines repose pied, m’a réveillé, inquiet sans savoir pourquoi, plusieurs fois dans la nuit. Elle était si forte, elle brillait tant que j’en étais ébloui. Allongé sur le dos dans les pierres blondes, le nez dans le thym sauvage, mon R à 50cm de moi, je me suis pelotonné frileusement dans mon duvet et je me suis endormi, ivre d’air, béat, fasciné ; devant ce morceau de Terre qui m’appartient pour toujours. Fin de la première partie. Dernière mise à jour: 28-08-2007 18:30
|
mXcomment 1.0.4 © 2007-2010 - visualclinic.fr
License Creative Commons - Some rights reserved
| < Précédent | Suivant > |
|---|




